Produire pour détruire : la folie de notre système économique

Produire pour détruire : la folie de notre système économique

La destruction des invendus n’est plus l’apanage des grandes surfaces : les paysans peuvent aujourd’hui être contraints, pour des raisons de rentabilité économique, de détruire leur production faute de débouchés. Focus sur les rouages d’un système ubuesque mais malheureusement réel..  

 

Avant l’allaiter mes filles, je n’avais pas pris conscience de l’inestimable valeur du lait maternel. Sur le plan nutritionnel, il est parfaitement adapté aux besoins de l’enfant. Digeste, riche de tous les nutriments nécessaires, il contribue également à la construction de leur immunité. Loin d’être une simple nourriture physique, le lait maternel est aussi, et surtout, une nourriture affective, un moment privilégié entre la mère et l’enfant qui le nourrit bien au delà du simple apport physiologique.

Lorsque l’allaitement de ma première fille a du s’arrêter pour des raisons que ni elle ni moi n’avions décidées, mon corps ne s’était pas préparé au sevrage, ni mon cœur d’ailleurs. Pendant quelques temps, j’ai continué à tirer mon lait dans l’espoir que nous puissions reprendre les tétées. J’ai du alors décider quoi faire de ce lait : le congeler ? Le donner ? Le jeter ? Ce qui était certain, c’est que la dernière solution s’est alors avérée pour moi impensable.

 

Le lait maternel : un graal souvent durement conquis

Les mamans qui ont allaité savent combien la mise en place de l’allaitement peut être douloureuse. Au niveau physique, quelle maman n’a pas souffert lors des premières tétées ? Le temps que le colostrum arrive, que le mamelon se fasse, que le bébé trouve la bonne position. Il faut être honnête : ça fait mal ! Sans parler des gerçures, des abcès bref, allaiter c’est une vraie question de volonté. Ca ne tombe pas du ciel. Sans parler des nuits sans sommeil et de la fatigue inhérente au fait de produire du lait qui, rappelons-le, est une activité physiologique à part entière. Au niveau émotionnel, quelle maman ne s’est pas inquiétée de savoir si son bébé tête assez, si son lait est assez riche, s’il ne faut pas le compléter. Aussi quand le lait est là, que le bébé tête bien et grandit, c’est une véritable victoire.  Le lait est alors un peu comme un graal que nous nous avons réussi à conquérir et qui nous a permis de faire vivre notre enfant.

Le désarroi d’une mère contrainte de  jeter du lait 

C’est pourquoi, lorsque dans le cadre de notre activité professionnelle, nous avons du nous résoudre à jeter le lait de nos brebis, j’ai hurlé intérieurement. Hurlé de douleur et de colère face à un système qui, pour des raisons économiques, fait qu’il est plus rentable de jeter du lait que de lui trouver un débouché sur le circuit. La logique de cet impensable est la suivante : historiquement, nous avons toujours produit du lait entre janvier et août. Puis c’était la « césure », cette période entre septembre et décembre pendant laquelle les brebis étaient gestantes et ne produisaient pas de lait. Puis en décembre c’était l’agnelage et en janvier la reprise de la traite. Sauf que depuis cette année, nous avons décidé de produire du lait toute l’année afin de fournir nos clients de manière régulière (nous avons démarré en 2018 une activité de transformation qui nous a contraint, pour garder nos places dans les rayonnages, de ne pas rompre l’approvisionnement de nos produits). Comme historiquement nous n’étions pas collectés entre septembre et janvier, tout le lait que nous produisons désormais sur cette période doit impérativement trouver un débouché en yaourts si nous ne voulons pas le perdre. Or, le volume des commandes n’ayant malheureusement pas suivi,  nous nous sommes retrouvés avec du lait en trop.

L’implacable réalité de la contrainte économique

J’ai remué ciel et terre pour tenter de trouver une solution. J’ai commencé à contacter d’autres laiteries pour qu’ils viennent nous collecter mais on m’a répondu que ça leur coûterait trop cher de venir nous collecter compte tenu de notre éloignement géographique et du faible volume que nous avions à vendre. J’ai ensuite contacté des artisans pour qu’ils nous fabriquent à façon du fromage, mais on m’a répondu que les fabrications ne peuvent être démarrées qu’à partir d’un certain volume de lait (plus de 1000 litres en général) ce qui était beaucoup plus que ce que nous pouvions leur fournir. J’ai alors contacté d’autres producteurs fermiers afin qu’ils nous prêtent leur atelier ou qu’ils fabriquent pour nous, pensant que eux seraient plus adaptés à nos volumes de lait. Mais là,  j’ai senti une très forte réticence de leur part à nous rendre ce service (nous restons des concurrents au final). Ne baissant pas les bras, nous avons envisagé d’aller porter nous même notre lait dans les laiteries mais comme elles se situent toutes à au moins ½ heure de chez nous, ce n’était pas rentable compte tenu du temps passé et du coût du transport. En désespoir de cause,  nous avons envisagé de faire nous même du fromage dans notre atelier mais comme nous ne sommes pas équipés pour faire du fromage et que le résultat risquait d’être décevant, nous avons préféré renoncer à cette hypothèse. Ultime solution: nous avons envisagé de congeler notre lait afin d’accumuler suffisamment de volume pour pouvoir le porter à un artisan mais là encore, après s’être renseignés auprès de techniciens compétents, nous nous sommes rendus compte que le processus de décongélation du lait est encore mal maîtrisé et que les quelques essais qui ont été fait ne sont pas avérés concluants.

 

Au final, nous n’avons pas eu d’autres choix que d’ouvrir la vanne du tank à lait et de regarder s’écouler le précieux liquide sur le sol.  Manque à gagner pour nous, folie d’un système qui marche sur la tête, douleur d’une mère qui ne comprend pas comment on peut en arriver là.,

 

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