Produire mieux pour gagner moins : comment est-ce possible?

Produire mieux pour gagner moins : comment est-ce possible?

Alors que consommateurs et pouvoirs publics s’accordent à désirer une agriculture plus verte et des aliments plus sains , la mécanique économique n’encourage pas toujours les agriculteurs à aller dans ce sens.  Décryptage d’un système ou produire mieux relève parfois d’un acte militant.

Chaque automne, nous faisons le point avec un technicien du CETA pour analyser les résultats de notre ferme : quel a été notre coût de revient du lait?  A quel prix moyen nous a-t-il été payé ? Quelles ont été nos charges d’alimentation ? Quelle a été la qualité du lait sur la campagne ? Cette année, les résultats n’ont pas été bon : nous avons produit moins de lait et nos charges d’alimentation ont quasi doublé. Résultat : nous sommes en déficit.  Une pilule difficile à avaler sachant que nous sommes passés en bio par conviction, et non pour des raisons économiques….

Les surcoûts de l’agriculture biologique

Car il faut le dire : produire bio coûte cher. L’aliment du bétail, par exemple, est deux fois plus cher en bio qu’en conventionnel.  Dans une ferme comme la nôtre, où l’on est obligé d’acheter une partie de l’alimentation de nos animaux,  l’addition peut donc s’avérer salée. Et ce d’autant plus que lorsque nous avons converti la ferme en bio, il y a 3 ans,  la condition qui nous a été imposée pour être payé en bio était de décaler notre période de traire vers l’hiver (car il manque de lait bio sur cette période). Or, produire du lait l’hiver coûte cher : comme nous ne pouvons pas sortir les brebis nous sommes obligés d’acheter de l’aliment et/ou de piocher dans les réserves ce qui, dans tous les cas, a un coût. Au final, le revenu supplémentaire que nous allons gagner grâce à un prix du lait plus élevé sera en parti consommé par le surcoût de l’alimentation de nos animaux.  Un autre point à prendre en compte est la relative faiblesse des rendements en bio  par rapport à l’agriculture conventionnelle. Notre marge de manœuvre étant plus faible, dès que l’on fait face à une année plus difficile (sécheresse ou autre), nous sommes obligés d’acheter plus d’aliments.

La transformation fermière : des coûts souvent sous estimés

Une autre modalité du « produire mieux » de plus en plus répandue aujourd’hui chez les producteurs, consiste à transformer à la ferme afin de maitriser de A à Z la qualité des produits. Créatrice de valeur ajoutée, la transformation fermière nécessite toutefois d’être appréhendée globalement si l’on veut en mesurer précisément la rentabilité. Car lorsque l’on met bout à bout toutes les étapes (fabrication, commercialisation, expédition, livraison, facturation, prospection etc.) et que l’on prend aussi en compte la charge mentale inhérente à toute activité, cela représente une masse de travail considérable que les producteurs on souvent tendance à relativiser. L’argument avancé étant celui du « métier passion » : quand on est agriculteur on ne compte pas ses heures. Sauf qu’en ce qui nous concerne, nous avons été obligés d’embaucher des salariés pour nous seconder et que leur temps de travail n’est pas illimité. La question de la rentabilité de notre activité se pose donc avec acuité.

Une fixation des prix imposée aux producteurs

Connaître précisément notre coût de revient est d’autant plus important que nous n’avons pas de marge de manœuvre sur le prix final de nos produits. Le prix du lait par exemple, nous est en effet imposé par notre collecteur. Nous n’avons pas moyen de le négocier. Quant au prix de nos produits transformés, nous sommes limités par les représentations et le pouvoir d’achat des consommateurs. Le yaourt, par exemple, reste un produit de consommation courante que les consommateurs ne sont pas prêts à payer cher,  ou en tout cas pas de manière systématique.  Lorsque nous avons démarré la transformation, nous étions convaincus que notre label Demeter ferait la différence dans les rayonnages et qu’il nous permettrait de vendre nos yaourts plus chers. En réalité un yaourt, même Demeter, reste un yaourt et en définitive, c’est bien le prix qui fait la différence. Autre exemple : pour produire un kilo de tome de brebis, 7 à 8 litres de lait sont nécessaires. A 1,40 euros le litre (prix moyen du litre de lait de brebis bio) on arrive à 11€ de charges  de matières premières. Si on rajoute les charges fixes, la rémunération du travail et les amortissements, ce même kilo de fromage devrait être vendu entre 35 et 40 € le kilo pour être rentable. Impensable lorsque l’on tient compte du pouvoir d’achat du consommateur moyen.

L’inéluctable baisse des marges

Pour rester compétitifs, les producteurs sont donc contraints de réduire leur marge et c’est là tout le paradoxe: alors que pouvoirs publics et consommateurs s’accordent à désirer une alimentation plus saine et une agriculture plus respectueuse de l’environnement, le système n’encourage pas toujours les producteurs à aller dans ce sens . Pour le dire très clairement : nous vivrions mieux si nous nous contentions de produire du lait en conventionnel et de le livrer à notre laiterie.  Nous aurions moins de charges d’alimentation, moins de travail, moins de charge mentale et plus de vacances. Et en même temps nous ne pourrions pas revenir en arrière. Abandonner nos convictions ne serait pas possible. Mais à quel prix ? Quand produire mieux relève d’un acte militant, cela pose quand même la question de la pérennité du système.

Cet article a 2 commentaires

  1. Françoise De Bock

    Et une association avec des consommateurs ? Pour un prix juste…

    1. Emilie

      Oui vous avez raison, ça serait l’idéal… Mais la réalité c’est qu’il est beaucoup plus facile pour les consommateurs de faire leurs courses au même endroit…. S’il faut acheter les yaourts à droite, la viande à gauche et le reste encore ailleurs ça devient un véritable casse tête (je le dis d’autant mieux que j’y suis confrontée moi même… ) Ce n’est pas pour rien que les supermarchés ont rencontré un tel succès: c’est tellement pratique ! Sinon ça veut dire faire une association à plusieurs producteurs pour proposer une offre plus large mais là on se confronte aux difficultés organisationnelles d’un tel projet. La question de la distribution des produits est vraiment très complexe et il n’y a malheureusement pas de solution miracle 🙁

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